Aujourd’hui, on vous propose un petit voyage. Direction Île d’Arran. Mais pas du côté où on va d’habitude. On ne va pas au nord, à Lochranza, là où tout a recommencé en 1995. Non. Aujourd’hui, on descend vers le sud de l’île, dans un coin plus reclus, avec une communauté davantage locale, et un relief moins montagneux que le nord.
Souvent décrite comme une « Écosse en miniature », l’île d’Arran occupe une place un peu à part dans le paysage écossais. Située sur la côte ouest, elle ne fait pas réellement partie des Hébrides, contrairement à des îles comme Islay, Jura ou Skye. Elle repose plutôt dans le Firth of Clyde, un vaste estuaire ouvert sur l’Atlantique, à seulement une courte traversée du continent. Une proximité qui en fait un lieu de prédilections pour les villégiateurs et les nombreux golfeurs.
En termes de superficie, Arran est plus petite qu’Islay, mais elle reste comparable à l’île de Montréal. Et malgré cette taille relativement modeste, elle abrite une population légèrement plus importante qu’Islay, avec autour de 4 600 à 5 000 habitants. On est donc sur une île à échelle humaine…
Et c’est justement là, dans cette partie sud de l’île, que quelque chose s’est remis en mouvement. Un souvenir lointain. Une tradition que l’on croyait disparue. Cette distillerie, c’est Lagg.
Les origines et la renaissance
Pour bien comprendre ce qu’est Lagg, il faut accepter de remonter le temps. Bien avant Lochranza, bien avant le renouveau du whisky moderne sur Arran, l’île était un véritable foyer de distillation. Au début du XIXᵉ siècle, elle comptait de nombreux distillateurs, souvent clandestins, qui produisaient des spiritueux réputés dans toute l’Écosse. Parmi eux, une distillerie existait déjà à Lagg dès 1825. Mais comme dans bien d’autres régions, les pressions économiques et fiscales ont fini par avoir raison de cette activité. En 1840, tout s’arrête. Et pendant plus d’un siècle, Arran retombe dans le silence.
Il faudra attendre 1995 pour que la distillation légale revienne sur l’île, avec la création de Lochranza. Pendant plus de vingt ans, elle restera seule. Puis, une idée refait surface : et si on redonnait une voix au sud de l’île ? C’est cette idée qui mènera à la construction de Lagg en 2017, pour une mise en production en 2019. Ce qui rend Lagg particulièrement intéressante, c’est qu’elle n’a jamais été pensée comme une simple extension de Lochranza.
Au contraire, elle s’inscrit dans une logique de complémentarité très assumée. À Lochranza, on produit des whiskys élégants, fruités, généralement non tourbés. Une signature claire, maîtrisée, presque classique dans son approche. Mais Isle of Arran Distillers Ltd. savait qu’il manquait une dimension à cette identité. Historiquement, l’île produisait aussi des whiskys plus robustes, plus fumés. Plutôt que de mélanger les styles dans une même distillerie, la décision a été simple et audacieuse : séparer les identités. Le nord resterait le territoire du non-tourbé, tandis que le sud deviendrait celui de la tourbe.À partir de 2019, toute la production tourbée de la maison est ainsi transférée à Lagg.
Derrière cette vision, on retrouve Isle of Arran Distillers Ltd., une entreprise indépendante qui joue un rôle clé dans l’identité du projet. Dans un paysage dominé par de grands groupes, cette indépendance permet une liberté précieuse, notamment dans les choix de production et dans la volonté d’expérimenter. Et justement, Lagg a été pensée dès le départ comme un lieu d’exploration, presque comme un laboratoire à ciel ouvert. On ne cherche pas simplement à reproduire un style existant, mais à comprendre comment chaque variable — la tourbe, l’orge, les levures, la fermentation ou encore le bois — peut influencer le profil du whisky.
Le maître distillateur et la philosophie
Graham Omand, maître distillateur de la distillerie Lagg, est un artisan profondément ancré dans la tradition, mais ouvert à l’expérimentation. Formé à la distillerie Lochranza pendant plusieurs années, il a développé une solide compréhension du style Arran avant de prendre les rênes de Lagg.
Son objectif avec Lagg est très clair : créer un whisky tourbé qui possède une identité propre, distincte de Lochranza. Il ne cherche pas simplement à produire un whisky fumé, mais plutôt un spiritueux riche, texturé et équilibré, où la tourbe s’intègre dans un ensemble plus complexe. Cette quête de singularité passe notamment par une orge fortement tourbée, autour de 50 à 55 ppm, ce qui place Lagg dans une catégorie de whiskys intensément fumés.
Omand insiste beaucoup sur l’importance des choix techniques. Il privilégie un distillat plus lourd, obtenu notamment par une gestion précise de la distillation et des fermentations. Il accorde aussi une grande importance à l’expérimentation, que ce soit avec les types de tourbe, les levures ou les fûts.Son approche reste cependant très humaine : il valorise l’observation, l’expérience terrain et le ressenti plutôt qu’une dépendance excessive à l’automatisation ou aux données. Enfin, il voit Lagg comme une distillerie encore en construction, avec un fort potentiel à long terme. Les premiers embouteillages ne sont, selon lui, qu’un aperçu de ce que la distillerie pourra offrir une fois ses whiskys arrivés à pleine maturité.
L’emplacement et les installations
Située dans le sud de l’île, dans une zone agricole, Lagg s’inscrit dans un territoire historiquement associé à des whiskys plus robustes. D’un point de vue géologique, cette région est rattachée à la Midland Valley, ce qui la rapproche davantage des Lowlands que des Highlands. Mais au-delà de ces considérations, la distillerie cherche à s’ancrer dans son environnement. Elle développe notamment la culture d’orge locale et explore d’autres productions, comme le cidre et l’eau-de-vie de pomme. Sur le plan technique, la distillerie a été conçue pour soutenir cette vision, avec une capacité d’environ 800 000 litres d’alcool pur par an et des installations modernes combinées à un laboratoire d’analyse.
Pour comprendre le style de Lagg, il faut descendre dans les entrailles de la distillerie. Parce qu’au-delà de la philosophie, ce sont les choix techniques — très concrets — qui vont littéralement façonner le whisky. Tout commence au niveau du brassage, avec un mash tun d’une capacité d’environ quatre tonnes de grist. C’est ici que l’orge maltée, fortement tourbée, est mélangée à l’eau pour extraire les sucres pouvant être fermentés. Le processus est maîtrisé de manière à obtenir un moût relativement riche, qui servira de base à un distillat structuré. On n’est pas dans une recherche de pureté extrême, mais plutôt dans une logique de matière, de texture dès les premières étapes.
Ce moût est ensuite transféré dans les cuves de fermentation, au nombre de quatre, d’une capacité d’environ 24 000 litres chacun. Ces cuves sont fabriquées en pin d’Oregon provenat de la Colombie-Britanique Ce bois permet une certaine interaction microbiologique et une micro-oxygénation qui favorisent le développement de composés aromatiques plus complexes. La fermentation, d’une durée d’environ 72 heures, reste relativement longue, ce qui permet de générer non seulement de l’alcool, mais aussi une base aromatique plus riche, avec des notes céréalières et légèrement fruitées qui viendront soutenir la tourbe.
Mais c’est au moment de la distillation que l’identité de Lagg s’affirme véritablement. La distillerie fonctionne avec deux alambics de fabrication Forsyth’s, chacun ayant un rôle bien distinct. Le premier, l’alambic de première distillation — ou wash still — possède une capacité d’environ 10 000 litres. Sa base est de forme bulbeuse, en oignon, avec un col conique qui s’élève avant de se prolonger par un bras de Lyne légèrement incliné vers le bas. Cette configuration favorise déjà une certaine lourdeur du distillat, en limitant le reflux naturel des vapeurs.
Le second, l’alambic de seconde distillation — ou spirit still — est plus petit, avec une capacité d’environ 7 500 litres. Sa forme est particulièrement intéressante, avec un col en forme de lanterne, plus large et plus compact. Son bras de Lyne est encore plus incliné vers le bas que celui du wash still, ce qui accentue encore davantage la réduction du reflux. Concrètement, cela signifie que les vapeurs d’alcool ont moins tendance à se condenser et à retomber dans la chaudière. Elles passent donc plus rapidement vers le condenseur, en conservant davantage de composés lourds. Ce choix technique est fondamental. Il permet de produire un distillat plus dense, plus huileux, avec une texture marquée et une présence aromatique plus robuste. On retrouve ainsi davantage de composés soufrés et de notes céréalières, qui participent à la construction d’un whisky charpenté, capable de supporter une maturation longue et intense.
Le processus de condensation vient compléter cette approche. Lagg utilise des condenseurs à coque et tube, un système qui favorise un refroidissement relativement efficace tout en permettant de conserver une certaine richesse aromatique. Contrairement aux worm tubs, qui accentuent encore davantage la lourdeur, ce système offre un équilibre intéressant entre structure et précision.
Enfin, la gestion des coupes de distillation joue également un rôle clé. À Lagg, on n’hésite pas à intégrer une proportion plus importante de feints — les queues de distillation — afin de conserver des composés plus lourds dans le cœur de chauffe. Le new make spirit qui en résulte titre autour de 68,5 % d’alcool, avant d’être réduit à environ 63,5 % pour l’enfûtage.
Au final, tout est cohérent. Du mash tun jusqu’au condenseur, chaque choix technique converge vers un même objectif : produire un distillat riche, structuré, presque tactile, qui ne se contente pas de porter la tourbe, mais qui lui offre une véritable colonne vertébrale. Et c’est probablement là que réside la signature la plus profonde de Lagg.
Conclusion
Quand on prend un peu de recul, Lagg apparaît comme un projet remarquablement cohérent. Une distillerie implantée dans le sud d’Arran, sur un site chargé d’histoire, pensée en complément direct de Lochranza, mais avec une identité clairement distincte. Une maison portée par Isle of Arran Distillers Ltd., qui mise à la fois sur la tradition, la précision technique et une volonté d’exploration bien assumée.
Ce qui rend Lagg unique, ce n’est pas simplement son caractère tourbé, mais l’intention derrière celui-ci. La distillerie ne cherche pas à reproduire un style existant, ni à s’inscrire dans une catégorie déjà définie. Elle cherche plutôt à redonner une voix au sud de l’île, tout en construisant un profil qui lui est propre, à travers l’expérimentation et une maîtrise fine de chaque étape de production.
Au final, Lagg ne se contente pas de produire du whisky. Elle participe à redéfinir l’identité d’Arran, en créant un dialogue entre deux styles, deux approches, deux visions.