Réunir trois bouteilles de Springbank pour une même dégustation représente déjà un petit événement. Les whiskys de la distillerie de Campbeltown sont rares, convoités et souvent difficiles à obtenir, au Québec comme en Écosse. Pour cette quinzième Bataille Royale, nous avons néanmoins eu le privilège de placer côte à côte trois expressions âgées de 10 ans : le Springbank 10 ans classique, le Springbank 10 ans Amontillado Cask Matured et le Springbank 10 ans Palo Cortado Cask Matured.
Ces trois single malts partagent une origine, un âge et cette personnalité artisanale propre à Springbank. Leur maturation les entraîne toutefois dans des directions bien différentes. Le classique marie les fûts d’ex-bourbon et de xérès, tandis que les deux autres expressions mettent en valeur des types de xérès plus rarement rencontrés dans le monde du whisky. Est-ce que l’une de ces éditions limitées peut réellement détrôner le vénérable Springbank 10 ans?
Springbank, un morceau vivant de l’histoire du whisky
La distillerie Springbank se trouve au sud de la péninsule de Kintyre, à Campbeltown. Cette petite région fut autrefois considérée comme la capitale mondiale du whisky. Springbank est aujourd’hui l’une des dernières grandes représentantes de cette époque.
Elle se distingue aussi par son indépendance et par son approche profondément artisanale. Une grande partie du travail est encore effectuée sur place, du maltage de l’orge jusqu’à l’embouteillage. La distillerie possède ses propres aires de maltage traditionnelles, sèche elle-même son malt, effectue ses fermentations, ses distillations et ses maturations, puis embouteille ses whiskys dans ses installations.
Une visite à Springbank donne presque l’impression de revenir au début du XXe siècle. Le vieux moulin, les longues courroies, les aires de maltage sombres et l’équipement marqué par le temps témoignent d’une autre manière de produire le whisky. On retrouve dans le verre cette impression d’un whisky à l’ancienne, robuste et légèrement funky.
La production demeure limitée et les bouteilles sont extrêmement recherchées. Même à Campbeltown, les amateurs font parfois la file avant l’ouverture de la boutique. Au Québec, certaines bouteilles ne sont accessibles que par les tirages de la SAQ. Comparer trois Springbank 10 ans avait donc quelque chose d’exceptionnel.
Une méthode de production singulière
Le caractère de Springbank ne repose pas uniquement sur le prestige de son nom. Il découle directement de ses méthodes de production. La distillerie privilégie notamment de longues fermentations, qui favorisent le développement des esters responsables de nombreuses notes fruitées. Avant même de goûter, les trois verres remplissaient déjà la pièce de parfums de fruits.
Springbank pratique également une distillation dite « deux fois et demie ». Une partie du distillat est distillée deux fois, une autre trois fois, puis les deux sont réunies. Cette méthode conserve la structure du whisky tout en lui apportant une part de finesse.
Enfin, la distillerie emploie des condenseurs traditionnels à serpentin. Cette condensation rapide favorise le passage de composés plus lourds dans le distillat. Elle contribue à la texture huileuse, à la densité et au caractère rustique si souvent associés à Springbank. Malgré leurs maturations différentes, nos trois combattants possèdent tous cette même empreinte familiale.
Springbank 10 ans classique : l’indispensable point de référence
Le Springbank 10 ans classique nous sert de mesure étalon. Embouteillé à 46 %, sans filtration à froid ni colorant ajouté, il est composé d’environ 60 % de whisky élevé en fûts d’ex-bourbon et de 40 % provenant de fûts de xérès. Sa couleur paille et sa viscosité annoncent un whisky riche et huileux.
Le nez est dominé par les fruits blancs. Une poire très mûre, presque alcoolisée, s’accompagne de vanille, d’orange et d’une fumée légère. L’influence des fûts d’ex-bourbon se manifeste clairement par la vanille, mais le fruit conserve le premier rôle. L’ensemble est riche, odorant et étonnamment doux malgré ses 46 %.
En bouche, la texture huileuse se confirme immédiatement. Le poivre apporte d’abord une chaleur bien dosée, puis laisse la place à la poire, à la compote de pommes et à un léger caramel. La vanille, si perceptible au nez, devient beaucoup plus discrète. Une fine fumée accompagne l’ensemble sans jamais transformer le whisky en expression véritablement tourbée.
La salinité apparaît surtout en préfinale et persiste après la gorgée. Le whisky fait saliver et combine admirablement le gras, le fruit et la touche maritime de Campbeltown. On perçoit également le fameux caractère rustique de Springbank : quelque chose d’ancien, de légèrement étrange et d’authentique.
Le Springbank 10 ans classique demeure un excellent whisky, équilibré, complexe et parfaitement représentatif de la maison. Il place la barre très haut pour les deux expressions suivantes.
Springbank 10 ans Amontillado : puissance et profondeur
Le Springbank 10 ans Amontillado Cask Matured suit un parcours très différent. Le whisky passe cinq ans dans des fûts d’ex-bourbon, puis cinq autres années dans des hogsheads ayant contenu du xérès amontillado. Il est embouteillé à 55 %, sans filtration à froid ni coloration ajoutée.
Dans le verre, sa couleur cuivrée est nettement plus foncée que celle du classique. Les larmes épaisses restent suspendues aux parois, à la manière d’une allumette inversée. Tout annonce un whisky concentré, gras et opulent.
Le nez possède davantage de caractère. Le tabac à pipe s’impose rapidement, accompagné de caramel, de fruits secs, de noix de Grenoble et d’amandes ou de noisettes rôties. Une touche d’agrumes vient alléger l’ensemble. Le caractère traditionnel de Springbank paraît encore plus évident que dans le 10 ans classique : le whisky semble compact, lourd et prêt à exploser en bouche.
Et l’explosion se produit. L’arrivée est intense, chaleureuse et profondément savoureuse. Les fruits, le sel et les épices se combinent à une texture épaisse. Une légère astringence apparaît, mais les tannins demeurent très fins. Malgré ses 55 %, l’alcool n’écrase jamais les saveurs; il agit plutôt comme un lien qui rassemble les différentes composantes.
La sensation rappelle celle d’un morceau de chocolat noir que l’on laisse fondre lentement sur la langue. Il ne s’agit pas nécessairement d’une saveur franche de chocolat, mais plutôt d’une expérience semblable : de la densité, une amertume agréable et une présence qui engourdit légèrement les papilles. Le poivre apporte une chaleur épicée distincte de celle de l’alcool, tandis qu’une fumée cendrée se révèle après quelques gorgées.
La finale est longue, saline et plus sèche que celle du classique. Cette sécheresse donne immédiatement envie d’y retourner. À ce stade de la bataille, l’Amontillado prend clairement les devants : il offre davantage de profondeur, de puissance et de sensations.
Springbank 10 ans Palo Cortado : richesse et finesse
Le dernier combattant a d’abord passé six ans en fûts d’ex-bourbon, avant de poursuivre sa maturation durant quatre ans dans des hogsheads de palo cortado. Lui aussi est présenté à 55 %. Sa couleur et sa viscosité se rapprochent beaucoup de celles de l’Amontillado : un whisky sombre, huileux et visiblement concentré.
Au nez, la surprise est immédiate. Une note franche de fraise et de confiture de fraises ouvre la dégustation. Elle est suivie par le caramel et les agrumes, toujours sur un fond rustique et traditionnel. Le whisky paraît gourmand, presque pâtissier, tout en demeurant fidèle au style robuste de Springbank. Malgré le degré d’alcool, le nez ne brûle pas et permet d’explorer les arômes sans difficulté.
La bouche emprunte pourtant une autre direction. La fraise s’efface au profit de la marmelade d’orange et d’une remarquable profusion d’épices. La cardamome, le clou de girofle et la muscade surgissent autour d’un caramel généreux. La texture est riche et onctueuse, mais le whisky conserve une finesse que l’Amontillado, plus massif, possède un peu moins.
La finale est longue, complexe et particulièrement saline. Il est possible que la dégustation séquentielle des trois Springbank ait accentué notre perception du sel, mais le Palo Cortado paraît néanmoins le plus généreux et le plus abondant. Il réussit à conjuguer puissance, gourmandise, épices et délicatesse sans perdre le caractère artisanal de la distillerie.
Le verdict de la Bataille Royale
Les trois whiskys sont excellents et chacun possède une personnalité bien définie. Le Springbank 10 ans classique demeure une référence incontournable. Ses fruits blancs, sa texture huileuse et sa salinité en font une magnifique porte d’entrée dans l’univers de la distillerie.
L’Amontillado le dépasse toutefois par son intensité et sa profondeur. Le tabac, les noix rôties, le chocolat noir, le poivre et sa longue finale sèche composent une expérience plus imposante. Il donne l’impression d’un Springbank classique dont toutes les dimensions auraient gagné en volume.
Le Palo Cortado remporte finalement la Bataille Royale. Son nez de fraise, sa bouche de marmelade, son abondance d’épices et son équilibre entre richesse et finesse lui permettent de se démarquer. Il est aussi puissant que l’Amontillado, mais paraît plus nuancé, plus généreux et plus élégant.
Cette dégustation rappelle surtout à quel point le monde du xérès dépasse les traditionnels oloroso et pedro ximénez. L’amontillado et le palo cortado apportent des profils différents, moins centrés sur les dattes, les figues ou les raisins secs. Ils ouvrent plutôt la porte au tabac, aux noix, aux agrumes, aux épices et à une sécheresse raffinée.
Springbank réussit ainsi à préserver son identité à travers trois maturations distinctes. Le classique offre l’équilibre, l’Amontillado impose sa puissance et le Palo Cortado triomphe par sa complexité. Trois grands whiskys, mais un seul gagnant : le Springbank 10 ans Palo Cortado Cask Matured.