Pour cette 19e édition de La Bataille Royale, Whisky et Cie s’intéresse à l’un des ingrédients les plus fondamentaux du whisky écossais : l’orge. Trois distilleries, trois single malts et surtout trois façons bien différentes de mettre la céréale et sa provenance au centre de leur identité.
Dans le premier coin, l’Arran Local Barley 10 ans, élaboré à partir d’orge cultivée sur l’île d’Arran. Dans le second, le Kilchoman 100% Islay, 13e édition, issu d’une philosophie qui pousse très loin l’idée de production locale. Et pour compléter le trio, le Bruichladdich Bere Barley 2011, produit à partir de Bere, une ancienne variété d’orge cultivée dans les îles écossaises depuis des siècles.
Autre particularité qui rend cette confrontation intéressante : les trois whiskys sont embouteillés à 50 % d’alcool par volume. Sur papier, les combattants partent donc sur un pied relativement égal. Mais dans le verre, les différences apparaissent rapidement.
Cette Bataille Royale pose surtout une question : jusqu’à quel point l’orge, sa variété et sa provenance peuvent-elles réellement se faire entendre dans un whisky?
Arran Local Barley 10 ans : l’orge rencontre le fruit
Nous avions déjà eu l’occasion de découvrir récemment l’Arran Local Barley 10 ans et cette nouvelle dégustation ne fait que confirmer notre excellente première impression.
Visuellement, le whisky présente une teinte très claire, blonde et lumineuse. Ses nombreuses larmes grasses qui s’accrochent aux parois du verre annoncent déjà une certaine viscosité.
Au nez, nous retrouvons rapidement la signature d’Arran. Les agrumes et les fruits sont bien présents, mais quelque chose vient modifier le portrait habituel de la distillerie : une dimension franchement céréalière et végétale.
On retrouve également de la vanille, du miel ainsi qu’une note qui nous avait déjà marqués lors de notre première dégustation : les biscuits au beurre, voire les fameux shortbreads écossais.
L’ensemble est complexe sans devenir désordonné. Le caractère fruité typique d’Arran se marie à la céréale et donne au whisky une personnalité légèrement différente de celle que l’on associe normalement à Lochranza.
En bouche, cette impression se confirme.
L’attaque est légèrement épicée, puis apparaissent la vanille, les agrumes, le miel et encore cette note de biscuit au beurre. La texture est crémeuse et huileuse, avec une belle densité de saveurs.
Les agrumes jouent un rôle particulièrement important. Ils apportent une fraîcheur qui vient équilibrer la richesse du whisky. Des fruits blancs apparaissent également, tandis qu’une légère astringence apporte de la structure sans devenir envahissante.
À 50 %, le whisky demeure étonnamment facile à boire. C’est même l’un des éléments qui nous impressionnent le plus. Malgré sa puissance alcoolique, il ne se montre jamais agressif. Il conserve cette accessibilité typique de plusieurs Arran, tout en offrant une concentration de saveurs nettement supérieure.
On pourrait presque le qualifier de whisky universel : suffisamment accessible pour être présenté à quelqu’un qui commence à découvrir le single malt, mais assez complexe pour retenir l’attention d’un amateur expérimenté.
Sa finale est moyennement longue, plutôt sèche, avec cette légère astringence qui revient accompagnée d’agrumes persistants.
Bref, on reconnaît clairement Arran, mais avec un petit quelque chose de plus. L’orge occupe davantage l’espace, la texture gagne en onctuosité et le profil fruité semble encore plus éclatant.
Kilchoman 100% Islay : la fumée, la mer et la céréale
Direction Islay pour notre deuxième combattant : le Kilchoman 100% Islay, 13e édition.
Avec Kilchoman, l’idée de provenance prend une dimension particulière. Lors de notre voyage en Écosse, nous avons eu l’occasion de voir ces champs d’orge situés à proximité de la distillerie, dans cet environnement insulaire où la mer n’est jamais bien loin.
Et contrairement à l’Arran, le Kilchoman change immédiatement le registre aromatique.
Au nez, la fumée est évidemment présente. Mais il ne s’agit pas simplement d’une tourbe agressive ou massive. Nous découvrons une fumée maritime légèrement sucrée, accompagnée d’une étonnante fraîcheur.
Une petite touche mentholée apparaît même au premier contact, suivie par le citron et certains fruits pâles évoquant notamment l’ananas.
Le caractère marin demeure omniprésent. Salinité, fumée et fruits évoluent ensemble sans que l’un écrase complètement les autres.
Puis vient la dégustation.
L’attaque est spectaculaire : un véritable nuage de fumée sucrée et salée envahit la bouche. Mais ce qui rend l’expérience particulièrement intéressante est ce qui se produit ensuite. La fumée se dissipe progressivement pour laisser apparaître le fruit.
Presque comme un tour de magie.
À cette fumée viennent s’ajouter des épices rappelant notamment le poivre et le gingembre, ainsi que des notes vanillées, maltées et citronnées.
Le whisky est vivant, frais et énergique. Il possède aussi davantage de sécheresse que l’Arran.
La finale se prolonge sur la fumée, la salinité et les agrumes. Nous retrouvons même cette amertume particulière de la partie blanche située sous la peau d’un citron ou d’une orange.
Et surtout, nous avons l’impression que le malt se manifeste davantage que dans plusieurs autres expressions de Kilchoman.
C’est ici que notre réflexion sur l’orge locale commence véritablement à prendre forme. Dans l’Arran comme dans le Kilchoman, nous percevons une certaine générosité texturale : quelque chose d’onctueux, de velouté et de céréalier.
L’image qui nous vient est celle d’un gruau chaud : une texture enveloppante qui reste longtemps en bouche.
Cela ne signifie évidemment pas que l’orge locale explique à elle seule cette sensation. Un whisky demeure le résultat d’une multitude de facteurs : fermentation, distillation, forme des alambics, points de coupe, maturation et choix des fûts. Mais dans cette confrontation, la céréale semble malgré tout vouloir se faire entendre.
Le Kilchoman reste néanmoins profondément… Kilchoman. Et c’est important pour la suite de notre classement.
Bruichladdich Bere Barley 2011 : complètement différent
Le troisième whisky change encore une fois complètement la direction de la dégustation.
Le Bruichladdich Bere Barley 2011 est élaboré avec une variété d’orge ancienne : la Bere. Et dès le nez, nous savons que nous sommes devant quelque chose de différent.
Les agrumes apparaissent rapidement, mais ils sont accompagnés d’un univers beaucoup plus floral et parfumé.
On retrouve des fruits doux et délicats, pouvant rappeler la pêche ou l’abricot, ainsi qu’un étonnant parfum qui nous ramène à un souvenir d’enfance : la pâte à modeler Play-Doh.
La comparaison peut sembler étrange, mais elle illustre bien ce caractère à la fois parfumé, légèrement sucré et très particulier que nous découvrons dans le verre.
Le nez évoque également un bouquet de fleurs. C’est probablement le whisky le plus atypique des trois.
En bouche, le côté végétal prend beaucoup de place.
Si nous devions lui attribuer une couleur, ce serait probablement le vert. On imagine un champ rempli de fleurs, de feuilles et de couleurs vives.
Le whisky est très floral, huileux et frais. Les agrumes reviennent, accompagnés de fruits délicats comme la pêche et l’abricot. Mais leur intensité demeure relativement faible comparativement au fruit beaucoup plus affirmé de l’Arran.
Contrairement au Kilchoman, nous sommes ici devant un Bruichladdich non tourbé. La fumée disparaît donc complètement du tableau.
La finale est assez longue, légèrement épicée et astringente. Encore une fois, malgré ses 50 %, l’alcool est remarquablement bien intégré.
C’est un whisky complexe, original et multicouche. Mais il nous place aussi devant une réalité incontournable lorsqu’on déguste du whisky : complexité ne signifie pas nécessairement préférence personnelle.
Son profil très floral nous rejoint tout simplement moins.
Trois expressions de l’orge, trois personnalités
Cette Bataille Royale est particulièrement intéressante parce qu’aucun des trois whiskys ne ressemble vraiment aux deux autres.
L’Arran mise sur le fruit, les agrumes, la céréale et une texture crémeuse.
Le Kilchoman joue plutôt avec la fumée, la tourbe, le sel, les agrumes et le malt, tout en conservant une étonnante fraîcheur.
Le Bruichladdich Bere Barley nous amène ailleurs avec son caractère floral, végétal, délicat et atypique.
Il serait donc extrêmement difficile de goûter ces trois whiskys et d’affirmer qu’une seule caractéristique aromatique représente « le goût de l’orge locale ».
Et c’est peut-être justement la principale leçon de cette expérience.
La céréale participe au caractère du whisky, mais elle doit composer avec l’identité de la distillerie. Les procédés de fabrication continuent d’avoir une influence immense. Arran demeure Arran. Kilchoman demeure Kilchoman. Et Bruichladdich impose lui aussi sa propre personnalité.
Et le gagnant de la Bataille Royale XIX est…
Il faut néanmoins choisir.
En troisième position, nous plaçons le Bruichladdich Bere Barley 2011.
Pas parce qu’il s’agit d’un mauvais whisky. Bien au contraire : son profil est original, complexe et permet de découvrir une facette complètement différente de l’orge. Mais son caractère fortement floral correspond moins à nos préférences personnelles. C’est une bouteille que nous sommes heureux de découvrir lors d’une dégustation ou chez un ami, mais que nous serions moins susceptibles de racheter.
En deuxième position, le Kilchoman 100% Islay, 13e édition.
Excellent whisky, extrêmement bien construit, avec une magnifique combinaison de fumée, de salinité, de malt et de fraîcheur. Mais il demeure relativement près de la signature générale de Kilchoman. Un amateur de la distillerie pourrait retrouver un plaisir comparable dans un Machir Bay, un Sanaig ou certaines autres expressions de la gamme.
Et le grand gagnant de cette Bataille Royale XIX est donc…
L’Arran Local Barley 10 ans!
Pourquoi lui?
Parce qu’il réussit selon nous à amener le profil traditionnel d’Arran un cran plus loin.
Nous retrouvons le fruit et les agrumes caractéristiques de la distillerie, mais l’élément céréalier, l’onctuosité et la présence du malt lui donnent une personnalité supplémentaire. Il reste immédiatement reconnaissable comme un Arran tout en proposant une expérience différente.
Et lorsque nous ajoutons le rapport qualité-prix à l’équation, il devient notre choix naturel parmi les trois.
Une expérience à poursuivre
Au-delà du classement, cette Bataille Royale nous donne surtout envie de poursuivre l’exploration.
Les expressions 100% Islay de Kilchoman évoluent d’une édition à l’autre, notamment avec les expérimentations autour de l’orge. Une édition future pourrait donc parfaitement renverser notre classement.
C’est aussi pourquoi nous trouvons l’approche des distilleries qui valorisent leur orge locale particulièrement intéressante. Elles nous permettent de revenir jusqu’à la matière première et de nous demander quelle place elle occupe réellement dans ce que nous retrouvons finalement dans notre verre.
Alors, si vous avez goûté différentes éditions du Kilchoman 100% Islay, un Bruichladdich Bere Barley ou l’Arran Local Barley, partagez-nous vos impressions.
Parce qu’au terme de cette Bataille Royale XIX, une chose est certaine : derrière la tourbe, les fûts, la distillation et les années de maturation, il ne faut jamais oublier l’endroit où tout commence.
Un simple grain d’orge.
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