Dans cette quatorzième Bataille Royale de Whisky et Cie, nous mettons le cap sur l’île d’Arran pour un affrontement aussi attendu que symbolique : le sud contre le nord. Deux distilleries, une même île, mais deux visions bien distinctes du whisky. D’un côté, la jeune et fougueuse distillerie Lagg, installée au sud, qui mise sur des profils puissants, tourbés et affirmés. De l’autre, Lochranza, au nord, maison historique d’Arran, reconnue pour ses whiskys élégants, fruités et parfaitement maîtrisés.
Quatre expressions entrent dans l’arène : le Lagg Kilmory Edition, le Lagg Corriecravie Edition, le Machrie Moor et le Machrie Moor Cask Strength. Une confrontation riche en contrastes où chaque whisky propose sa propre lecture de la tourbe, du vieillissement en fût et du temps. Une bataille qui rappelle que, dans le whisky, rien n’est jamais joué d’avance… tout se décide dans le verre.
Lagg Kilmory Edition : une entrée en scène difficile
Premier combattant à fouler le ring, le Lagg Kilmory Edition. Premier single malt permanent de la distillerie Lagg, il affiche clairement ses intentions : 50 ppm de tourbe, vieillissement en fûts de bourbon de premier remplissage, et une jeunesse assumée d’environ quatre ans.
Visuellement, le constat est immédiat : une robe extrêmement pâle, presque translucide. Nous avons une impression d’un whisky « à peine passé en fût », avec peu de viscosité et une structure visuelle très légère.
Au nez, la déception s’installe rapidement. Les premières impressions évoquent des notes chimiques, presque plastiques, accompagnées d’une fumée étonnamment absente pour un whisky aussi fortement tourbé. Une « fumée fantôme », comme ils la décrivent, qui ne parvient pas à structurer l’ensemble.
En bouche, le constat ne s’améliore pas. Le whisky est décrit comme vide, peu expressif, avec une absence marquée de complexité. Quelques notes de fruits blancs apparaissent timidement, mais sans réelle profondeur. La finale est courte, presque inexistante.
Le verdict est sans appel. Le Kilmory porte la marque d’un combattant qui se met lui-même K.O. dès son entrée dans l’arène. Rarement une expression aura suscité une réaction aussi unanimement décevante.
Lagg Corriecravie Edition : la revanche inattendue
Le second représentant de Lagg change radicalement la dynamique de la bataille. Le Corriecravie Edition, également sans mention d’âge, bénéficie d’un affinage en fûts de xérès Oloroso, en plus de son vieillissement initial en fûts de bourbon.
Dès l’observation visuelle, la différence est frappante : une robe cuivrée, riche, évoquant un sirop d’érable foncé. L’onctuosité est nettement plus marquée, les larmes épaisses et lentes annonçant un whisky plus structuré.
Au nez, le plaisir est immédiat. Nous notons des arômes gourmands de caramel, de toffee et d’épices. Une richesse aromatique qui contraste fortement avec la pauvreté du Kilmory. Le whisky semble déjà plus mature, plus cohérent, malgré son jeune âge.
En bouche, le Corriecravie dévoile une belle intensité. Les épices, notamment le poivre et le gingembre, s’expriment avec vigueur. Le whisky est décrit comme « vif », « présent », avec une attaque franche et assumée. La finale, bien que modérée, offre une belle persistance marquée par des notes caramélisées.
Nous souhaitons souligner ici un whisky encore jeune, mais déjà prometteur. Il possède ce « petit goût de revenez-y » qui incite naturellement à y retourner, encore et encore.Cependant, un bémol subsiste : malgré les 50 ppm annoncés, la tourbe reste étonnamment discrète. L’aspect empyreumatique, attendu, se fait timide, voire absent.
Machrie Moor 46 % : l’élégance du nord
Changement de décor avec les représentants de Lochranza. Le Machrie Moor à 46 % incarne une approche plus douce et équilibrée de la tourbe, avec environ 20 ppm.
Dès le nez, la signature Arran se fait sentir. Nous reconnaissons immédiatement ce profil fruité caractéristique, avec des notes de fruits blancs, de vanille et une légère touche d’agrumes. Une complexité subtile, sans excès, qui témoigne d’un savoir-faire maîtrisé.
En bouche, le whisky séduit par sa texture et son équilibre. Le Corriecravie est délicat, harmonieux, presque « mélodique ». Les saveurs de fruits, de miel et d’épices douces s’enchaînent avec fluidité, sans aspérité.
Un élément surprenant émerge : une sensation saline en bouche, accompagnée d’une forte salivation. Ce caractère, discret mais présent, ajoute une dimension supplémentaire à l’expérience.
La tourbe, encore une fois, reste en retrait. Mais ici, cela ne constitue pas un défaut. Le Machrie Moor assume pleinement son style : une tourbe intégrée, subtile, au service de l’équilibre global.
Machrie Moor Cask Strength : la puissance maîtrisée
Dernier combattant de la soirée, le Machrie Moor Cask Strength vient amplifier le profil de son frère à 46 %, tout en conservant la même philosophie.
Visuellement, la robe reste claire, naturelle, fidèle à l’absence de filtration à froid et de coloration. L’onctuosité est légèrement plus marquée, sans excès.
Au nez, les arômes gagnent en intensité. Les fruits, la vanille et les notes issues du fût de bourbon sont plus présents, plus expressifs. Pourtant, la tourbe demeure discrète, confirmant le positionnement de cette gamme.
En bouche, la différence se fait sentir. L’attaque est plus puissante, portée par le degré d’alcool, mais rapidement équilibrée par une richesse aromatique remarquable. Les saveurs sont amplifiées, la texture plus enveloppante.
Nous constatons ici un véritable « feu d’artifice » de saveurs. La finale est longue, marquée par des notes fruitées, vanillées et une salinité persistante. La sensation de salivation est encore plus prononcée, renforçant le plaisir de dégustation.
Verdict : une victoire du nord… avec nuance
Au terme de cette bataille, notre verdict est clair : les deux Machrie Moor s’imposent comme les grands gagnants. Leur équilibre, leur complexité et leur rapport qualité-prix en font des choix solides et accessibles. Ils incarnent parfaitement le style de Lochranza : des whiskys bien construits, généreux, et surtout cohérents dans leur expression.
Cependant, la conclusion n’est pas sans nuance. Le Lagg Corriecravie se distingue comme une véritable révélation. Malgré sa jeunesse, il offre une richesse et une intensité qui laissent entrevoir un potentiel immense. Il nous est apparu comme le whisky le plus « goûteux » et le plus intéressant de la dégustation. À l’inverse, le Kilmory est rapidement écarté de la compétition, jugé trop immature pour rivaliser.
Conclusion
Au-delà du classement, cette Bataille Royale met en lumière un point essentiel : Lagg est une distillerie en pleine évolution. Ses produits actuels, encore jeunes, témoignent d’une phase de construction, mais les fondations sont déjà solides. Nous tenons à souligner qu’avec le temps, Lagg pourrait s’imposer comme un acteur majeur. La comparaison avec Lochranza, distillerie plus mature, rappelle avec justesse que le whisky est avant tout une affaire de patience.
Cette Bataille Royale XIV illustre parfaitement la philosophie de Whisky et Cie. Au-delà des notes et des classements, c’est l’expérience de dégustation qui prime. Ce moment suspendu où le temps ralentit, où chaque arôme raconte une histoire. Entre déception, surprise et plaisir, cette confrontation sur l’île d’Arran rappelle une chose essentielle : dans le whisky, tout peut basculer… au moment précis où le liquide touche le palais. Et c’est précisément là que réside toute la magie.