Information sur le producteur :
Fiche technique :
| Nom : | Planteray Fiji Single Cask Kilchoman Whisky Finish 2009 |
|---|---|
| Spiritieux : | Rhum |
| Type : | Single |
| Pays : | France |
| Région : | Fidji |
| Distillerie : | Maison Ferrand |
| Producteur : | Maison Ferrand |
| Classification : | Sans mention d'âge |
| Degré d'alcool : | 55,2% |
| Base : | Mélasse |
| Fûts : | Fûts de bourbon, de cognac et de whisky tourbé de la distillerie Kilchoman |
| Prix : | 75 à 125$ |
Pour cette nouvelle édition de Premières impressions, nous avons décidé de sortir quelque peu de notre terrain de jeu habituel. Pas de single malt écossais, pas de whiskey irlandais ni même de whisky canadien : cette fois, nous partons à la découverte d’un rhum, le Planteray Fiji Single Cask Kilchoman Whisky Finish 2009. Une petite incursion chez le voisin qui pourrait sembler étonnante pour Whisky et Cie, si ce n’était d’un détail particulièrement séduisant pour les amateurs de whisky : ce rhum termine sa maturation dans un fût provenant de la distillerie Kilchoman, sur l’île d’Islay. Voilà tout ce qu’il fallait pour éveiller notre curiosité. Jusqu’à quel point un fût ayant contenu un whisky tourbé d’Islay peut-il influencer un rhum déjà particulièrement mature et aromatique? La fumée sera-t-elle dominante ou simplement perceptible en arrière-plan? Et surtout, est-ce que ce mariage entre les fruits tropicaux des Fidji, l’influence du cognac français et le caractère empyreumatique de Kilchoman peut produire un ensemble cohérent? Dès l’ouverture de la bouteille, une chose devient rapidement évidente : nous sommes devant un spiritueux particulièrement riche et complexe.
Des Fidji à la France, puis jusqu’à Islay
L’histoire de ce Planteray commence aux îles Fidji, dans le Pacifique Sud. Le rhum est produit par South Pacific Distilleries, dans un environnement où la culture de la canne à sucre occupe naturellement une place importante. Les sols volcaniques fertiles et le climat tropical offrent des conditions particulièrement favorables à cette agriculture, tandis que la proximité de l’océan apporte une dimension maritime supplémentaire à l’environnement de maturation. Ce climat tropical joue également un rôle majeur dans l’évolution du rhum, puisque la chaleur accélère les échanges entre le spiritueux et le bois. Le spiritueux passe ainsi neuf années aux Fidji dans des fûts de bourbon, où il développe une bonne partie de son caractère initial. Il quitte ensuite le Pacifique pour rejoindre la France et la Maison Ferrand, où il poursuit son évolution pendant environ deux ans et quatre mois dans des fûts ayant contenu du cognac. Cette double maturation est déjà intéressante en soi : le bourbon apporte généralement vanille, douceur et bois, alors que les fûts de cognac enrichissent le profil avec des notes plus profondes, vineuses et fruitées.
Puis arrive l’étape qui nous intéresse particulièrement : un affinage supplémentaire de six mois dans un fût de whisky provenant de Kilchoman. La nature exacte du fût n’est pas précisée, ce qui nous empêche d’identifier l’expression de Kilchoman dont il provient, mais son influence se fait tout de même sentir dans le verre.
Une présentation taillée pour la dégustation
v
Avec ses 55,2 % d’alcool, ce Planteray se situe déjà assez loin des rhums légers destinés simplement à être mélangés dans un cocktail. Nous sommes dans un registre plus intense, plus concentré et davantage tourné vers la dégustation. La bouteille appartient à la collection Single Cask de Planteray et aucune coloration supplémentaire n’a été ajoutée selon les informations présentées pendant notre émission. Cette concentration se remarque immédiatement dans le verre. La couleur est cuivrée et profonde, avec une teinte sombre qui évoque déjà une longue fréquentation du bois. Lorsque l’on fait tourner le rhum, les larmes apparaissent rapidement et forment presque de véritables colonnes le long des parois. De grosses gouttes restent suspendues avant de descendre lentement, donnant l’impression d’une texture grasse et généreuse. Tout annonce donc un spiritueux ayant beaucoup de matière, et le nez confirme rapidement cette première impression.
Au nez : fruits tropicaux, mélasse et fumée discrète
Le premier contact olfactif est particulièrement intense. Nous sommes immédiatement transportés dans un univers de fruits tropicaux extrêmement mûrs. La banane apparaît presque noire, très avancée dans sa maturité, tandis que l’ananas donne lui aussi l’impression d’avoir atteint ce moment précis où le sucre commence presque à évoquer la fermentation. Cette surmaturité constitue une dimension importante du profil. Nous ne sommes pas devant une simple salade de fruits frais et acidulés : les fruits sont riches, lourds et concentrés.
La mélasse arrive ensuite et vient se déposer sur cette couche de fruits. Elle est évidemment impossible à ignorer dans un rhum, mais elle demeure ici étonnamment mesurée. Elle ne transforme pas le nez en masse sucrée et lourde. Elle agit plutôt comme un élément rassembleur, ajoutant de la profondeur aux fruits et au bois sans occuper toute la scène. Puis les choses deviennent beaucoup plus intéressantes pour nos palais habitués au whisky. Une fumée discrète apparaît, avec du bois brûlé, une impression légèrement terreuse et même quelque chose qui rappelle une tourbe humide. Voilà probablement l’une des traces les plus évidentes du passage dans le fût de Kilchoman. Mais il faut être clair : nous ne sommes absolument pas devant un rhum transformé en whisky d’Islay. La fumée reste un accent, une petite pincée placée derrière les fruits et la mélasse.
Une curieuse impression de solvant
Un autre parfum nous a particulièrement interpellés pendant la dégustation : une légère sensation de solvant, presque de vernis à ongles. L’expression peut sembler peu séduisante lorsqu’on la lit ainsi, mais dans le verre, elle est suffisamment discrète pour devenir intrigante plutôt que désagréable. Nous avions déjà perçu quelque chose de semblable dans d’autres rhums Planteray sans nécessairement réussir à mettre un mot dessus. Cette fois, l’association nous est apparue plus clairement. Pendant l’émission, nous avons fait le rapprochement avec certains composés aromatiques issus de la fermentation et de la distillation, notamment des esters pouvant parfois évoquer des solvants lorsqu’ils sont présents sous certaines formes ou concentrations.
Ce caractère ajoute une dimension très particulière au rhum, quelque part entre le fruité intense et une impression légèrement chimique. Et aussi étrange que cela puisse sembler, l’ensemble fonctionne. Le nez continue ensuite de se développer avec du vieux cuir humide, du papier humide, des raisins noirs et des dattes. Une légère impression maritime apparaît aussi en arrière-plan. Le fruit demeure clairement au premier plan, alors que la fumée, le bois et la salinité jouent davantage des rôles de soutien.
En bouche : puissance, douceur et épices
La première gorgée confirme la richesse annoncée au nez. L’attaque est franche. À 55,2 %, il y a évidemment de la puissance, mais le rhum réussit étonnamment bien à conserver une impression de douceur. Le fruit intervient immédiatement pour équilibrer la chaleur de l’alcool, tandis que la mélasse apporte une douceur supplémentaire sans jamais tomber dans l’excès. C’est d’ailleurs l’une des grandes qualités de cette bouteille : elle ne correspond pas à l’image d’un rhum excessivement sucré. La mélasse est là, mais elle connaît sa place.
Les épices apparaissent ensuite avec une précision étonnante. La cannelle est particulièrement évidente, presque sous la forme d’un bonbon à la cannelle, alors que la muscade se manifeste elle aussi très clairement. Ces épices apportent une chaleur différente de celle de l’alcool et donnent une véritable structure tactile au rhum. Une légère astringence vient ensuite assécher les parois de la bouche. Cette combinaison entre le fruit, la douceur, les épices et la sécheresse crée un ensemble particulièrement dynamique.
L’influence de Kilchoman : discrète, mais essentielle
La fumée demeure fidèle à ce qu’elle annonçait au nez. Elle est présente, mais ne cherche jamais à prendre le contrôle. Le caractère empyreumatique se manifeste davantage comme un élément complémentaire : un peu de bois grillé, une fumée sèche et parfois même une impression légèrement goudronneuse apparaissent en arrière-plan. C’est surtout dans la seconde moitié de bouche et dans la finale que cette influence devient plus évidente.
On pourrait presque dire que Kilchoman joue ici le rôle d’un musicien d’accompagnement. Il n’est pas le chanteur principal, mais son absence changerait complètement la chanson. Cette retenue est probablement la meilleure décision dans l’élaboration de ce rhum. Une influence tourbée beaucoup plus importante aurait facilement pu écraser les fruits tropicaux et la mélasse. Six mois semblent avoir apporté suffisamment de fumée pour créer une nouvelle dimension sans transformer complètement le caractère du distillat.
Une finale longue et fumée
La finale est longue et persistante. Les fruits mûrs restent présents, accompagnés de la cannelle, de la muscade et de cette légère douceur de mélasse qui semble maintenir les différentes composantes ensemble. C’est toutefois ici que le passage en fût de Kilchoman nous apparaît le plus clairement.
La fumée devient un peu plus perceptible lorsque les saveurs principales commencent à s’atténuer. Elle évoque alors du bois grillé, une fumée sèche et une petite touche goudronneuse. Mais même à ce stade, elle demeure extrêmement délicate. Elle accompagne, elle ne commande pas, et cette approche donne énormément d’élégance à la finale.
Sortir de l’univers du whisky pour mieux y revenir
Pour nous, le Planteray Fiji Single Cask Kilchoman Whisky Finish 2009 constitue aussi une excellente occasion de sortir de nos habitudes. Lorsqu’on déguste principalement du whisky, on développe une certaine bibliothèque aromatique et on reconnaît rapidement le bourbon, le xérès, la tourbe, les agrumes ou encore certaines épices. Changer de spiritueux oblige à reconstruire une partie de ces repères.
Ici, nous retrouvons des éléments familiers — le bois, la fumée, les épices, la maturation — mais ils sont accompagnés d’arômes beaucoup moins fréquents dans le whisky. La mélasse, les fruits tropicaux surmûris et cette curieuse impression de solvant nous amènent ailleurs. C’est précisément ce qui rend l’expérience intéressante. Déguster du rhum, du cognac ou d’autres eaux-de-vie peut développer notre sensibilité olfactive et gustative. En ajoutant de nouveaux arômes à notre mémoire sensorielle, nous devenons ensuite capables de mieux décortiquer les whiskys que nous aimons déjà.
Une incursion particulièrement réussie
Parmi les différents rhums Planteray que nous avions eu l’occasion de découvrir jusqu’à cette émission, ce Fiji Single Cask Kilchoman Whisky Finish 2009 est certainement celui qui nous a le plus impressionnés. Sa grande force réside dans sa complexité. Rien ne se résume à une seule saveur. Les fruits tropicaux très mûrs ouvrent la dégustation, la mélasse les accompagne, le bois et les épices construisent la bouche, puis la fumée issue de l’affinage Kilchoman vient apporter une dernière dimension.
Il faut aussi souligner l’équilibre de l’ensemble. À 55,2 %, nous pourrions nous attendre à un rhum agressif. Ce n’est pas le cas. Il possède une attaque franche et une belle chaleur, mais la richesse du fruit réussit constamment à envelopper la puissance. L’affinage en fût de Kilchoman n’est donc pas un simple argument marketing. Son influence demeure modeste, mais elle se fait bel et bien sentir, particulièrement en finale. Et pour nous, amateurs de whisky, c’est précisément cette petite touche d’Islay qui fait passer ce rhum de simple curiosité à véritable expérience de dégustation.
Il ne cherche jamais à devenir un whisky, et c’est très bien ainsi. Il reste profondément un rhum des Fidji, riche, tropical, épicé et marqué par la mélasse. Mais pendant quelques mois de sa longue maturation, il a croisé la route d’un fût venu d’Islay, et cette rencontre lui a laissé juste assez de fumée pour raconter une histoire différente.
Une belle démonstration qu’il est parfois très profitable, même pour un amateur de whisky convaincu, de sauter la clôture et d’aller voir ce qui se trouve dans le verre du voisin.