Chaque printemps, au Québec, il y a ce moment bien particulier où tout semble reprendre vie. La neige commence à fondre, l’air se fait plus doux, et dans les érablières, la sève se remet à couler. C’est le retour du temps des sucres — une tradition profondément ancrée, à la fois gourmande et rassembleuse, où l’on célèbre autant le renouveau de la saison que le plaisir simple de se retrouver autour d’une table généreuse. Chez Whisky et Cie, plutôt que de simplement suivre la tradition, on a eu envie de la revisiter… avec un brin d’audace.
Pour cette publication, nous nous sommes lancé un défi qui frôle l’hérésie pour certains puristes : marier des spiritueux — whiskys et rhum — avec un dessert emblématique du temps des sucres, la fameuse tarte au sucre maison. Une idée simple en apparence, mais qui soulève rapidement une question fondamentale : peut-on réellement accorder un spiritueux avec un mets aussi sucré, aussi riche, aussi dominant en bouche?
Dès le départ, le doute est bien réel. Plusieurs considèrent que « ces deux univers ne sont pas faits pour se rejoindre » . Et pourtant, c’est précisément là que l’expérience devient intéressante.
Une tradition profondément québécoise
Avant même de parler de whisky, il faut parler du contexte. Le temps des sucres, ce n’est pas qu’une question de nourriture. C’est une expérience culturelle, presque identitaire. C’est un moment où l’on célèbre la fin de l’hiver, où l’on se retrouve, où l’on partage.
Les repas de cabane à sucre sont réputés pour leur abondance et leur richesse. Fèves au lard, jambon, ragoût, oreilles de crisse… des plats généreux, souvent gras, toujours savoureux. Et bien sûr, les desserts occupent une place centrale : pouding chômeur, grands-pères dans le sirop, tire sur la neige… et cette incontournable tarte au sucre.
Comme on le rappelle dans l’émission, ces traditions trouvent leurs racines dans l’histoire même du Québec. Les premiers colons ont appris des peuples autochtones à entailler les érables et à transformer l’eau d’érable en sirop, une source précieuse de sucre à une époque où celui-ci était rare. Avec le temps, cette pratique s’est transformée en une véritable célébration collective.
La cabane à sucre, c’est aussi un moment familial, rassembleur, où petits et grands participent à la récolte, à la préparation, et surtout… à la dégustation.
La tarte au sucre : un dessert simple… en apparence
Au cœur de notre expérience se trouve la tarte au sucre maison. Une recette familiale, dont le secret — comme le souligne avec humour Camille — « n’est pas dans le sucre, mais dans la pâte » .
C’est un dessert trompeur. À première vue, il semble simple : une pâte, du sucre, du sirop d’érable. Mais en bouche, c’est une explosion de saveurs et de textures. Une richesse qui peut facilement saturer le palais.
C’est précisément ce qui rend l’exercice difficile. Le sucre est un élément dominant. Il écrase, il enveloppe, il persiste. Trouver un spiritueux capable non seulement de lui résister, mais de dialoguer avec lui, relève presque du défi technique.
Une approche expérimentale (et assumée)
Dès le départ, notre objectif n’était pas d’arriver avec des certitudes, mais plutôt d’explorer. De tester. De se tromper, peut-être. Mais surtout, de comprendre.
Deux approches guidaient notre sélection :
- La complémentarité, en misant sur la similitude de certains éléments aromatiques ou gustatif entre la tarte au sucre et le spiritueux.
- Le choc des contrastes, en opposant la puissance du sucre à celle d’un spiritueux intense.
Et bien sûr, une troisième dimension s’est imposée d’elle-même : le plaisir.
Le Plantation XO 20e anniversaire : le rhum qui change tout
Premier test, premier choc.
Le rhum — un Plantation XO 20e anniversaire — s’impose immédiatement comme une évidence. Là où l’on s’attendait à un affrontement, on découvre un équilibre presque parfait.
Les notes de mélasse, de vanille et d’épices viennent épouser la richesse de la tarte. Mieux encore, elles révèlent des éléments jusque-là discrets, comme le côté biscuité de la pâte.
Le constat est sans appel : « c’est quasiment meilleur qu’un verre de lait » .
C’est un moment charnière. Celui où l’expérience bascule. Celui où le scepticisme laisse place à la curiosité.
Glenmorangie “A Tale of Ice Cream” : la surprise crémeuse
Le deuxième accord repose sur une idée simple : ajouter une dimension crémeuse à la tarte.
Avec le Glenmorangie A Tale of Ice Cream, l’effet est immédiat. Les notes de vanille et de crème transforment l’expérience. C’est comme si on venait ajouter une boule de crème glacée directement sur la tarte.
Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est la manière dont le dessert révèle le whisky. Un produit qui, isolé, pouvait sembler décevant, trouve ici une nouvelle raison d’être.
L’accord ne se contente pas de fonctionner. Il redéfinit la perception même du whisky.
Bunnahabhain 18 ans : quand le sucre domine
Tous les essais ne sont pas concluants.
Le Bunnahabhain 18 ans, pourtant riche, fruité et élégant, se retrouve en difficulté face à la puissance du dessert. Le sucre prend le dessus. L’accord manque d’équilibre.
Comme on le souligne dans l’émission, l’objectif d’un accord est d’élever l’un ou l’autre — ou les deux. Ici, ce n’est pas le cas. Le whisky existe, mais il n’apporte pas de réelle valeur ajoutée.
C’est une leçon importante : la qualité d’un spiritueux ne garantit pas la réussite d’un accord.
Tamdhu : l’équilibre respectueux
Avec le Tamdhu, on change d’approche. On ne cherche plus à transformer, mais à coexister.
Les notes de fruits secs — raisins, dattes, figues — entrent en résonance avec le sucre de la tarte. Aucun des deux ne domine. Ils avancent ensemble.
C’est un accord plus subtil, moins spectaculaire, mais profondément satisfaisant. Un équilibre où chacun conserve son identité.
Kavalan Solist Oloroso : la puissance maîtrisée
Dernier test, et non le moindre : le Kavalan Solist Oloroso, un whisky à près de 60 % d’alcool.
Ici, l’approche est clairement celle de la confrontation. Opposer la puissance du whisky à celle du sucre.
Et le résultat est étonnamment harmonieux.
La chaleur de l’alcool, combinée aux notes de fruits secs et à l’influence du climat tropical, crée une sensation enveloppante. Comme le décrit si bien l’émission, c’est « comme rentrer sous une grosse doudou » .
Un accord audacieux, mais réussi.
Ce que cette expérience nous apprend
Au-delà des résultats, cette émission met en lumière une réalité fondamentale : les accords ne sont pas une science exacte.
Ils reposent sur l’expérimentation, l’intuition, et surtout, l’ouverture d’esprit.
Contrairement à certaines idées reçues, les spiritueux peuvent très bien accompagner des desserts riches, même extrêmement sucrés. Il suffit de comprendre les dynamiques en jeu :
- La puissance du sucre
- La structure de l’alcool
- Les interactions aromatiques
Mais surtout, il faut accepter de sortir des cadres traditionnels.
Le plaisir avant tout
S’il y a une chose que cette expérience confirme, c’est que la dégustation ne doit jamais devenir rigide. Ne rien tenter, c’est peut être passer à côté de belle découverte. Le whisky, le rhum, la gastronomie — tout cela n’est qu’un prétexte pour ralentir, pour savourer, pour partager. Et dans un monde où tout va vite, prendre le temps de s’arrêter autour d’une tarte au sucre et d’un bon verre, c’est déjà beaucoup.
Santé, et bon temps des sucres.
Tel que promis, voici la recette pour la fameuse tarte au sucre de “Maman Dubé” :
Ingrédients :
- 4 tasses de cassonade
- Crème 35% à cuisson (500 ml)
- 1 tasse de sirop d’érable
- 1 conserve de Lait Eagle Bran (lait condensé)
Préparation :
- Faire chauffer la crème et la cassonade. Dissoudre.
- Retirer du feu et ajouter le sirop d’érable et le lait Eagle Brand.
- Mettre le mélange dans une abaisse de tarte.
- Cuire à 350°F (180°C) entre 15 et 20 minute.